Monsieur le président,

Comme chacun d’entre nous, je veux exprimer ici mon émotion et ma solidarité après les odieux attentats qui ont touché Bruxelles et sa population. Plus que jamais, les obscurantismes nous menacent, mettent en péril notre capacité à vivre ensemble, à décider ensemble, à faire société dans le respect de nos différences comme dans la valorisation de ce qui nous est commun. Plus que jamais, la vigilance et la résistance s’imposent contre les atteintes à la laïcité, à nos valeurs républicaines, à notre intégrité et à notre sécurité, thèmes dont nul ne saurait être propriétaire.

Pour autant, et même si ce discours semble à contre-courant, je veux me garder des surenchères guerrières et des tentations interventionnistes et bien évidemment des pensées xénophobes qui ne manqueront pas de s’exprimer. Le combat contre les intégrismes est une affaire de longue haleine, de projet de société, d’éducation et pas seulement de politique sécuritaire. Je tenais à la réaffirmer en préambule de mon propos.

J’ai lu avec intérêt dans la presse le week-end dernier que vous appelez de vos vœux une grande coalition, qui irait de Valls à Juppé, vous rêvant sans doute ainsi un destin plus grand que la seule Normandie. La belle affaire ! Je ne sais ce qu’en pensent les uns et les autres ici, notamment les socialistes priés de se rallier à une mythique et chimérique coalition. Au Front de gauche, nous n’en sommes évidemment pas, inutile de le préciser. D’ailleurs, j’ai noté que vous ne nous avez pas conviés à la table du festin.

Laissez-moi vous dire que ce genre de combinaisons politiciennes est totalement dépassé et inopérant face aux peurs et à la défiance à l’égard de la politique. L’abolition du clivage gauche-droite se fait toujours au bénéfice de la droite et de sa politique. La gauche se renie sur le dos des plus faibles, des salariés, des précaires. L’extrême-droite, toujours en embuscade, se frotte les mains.

Nous en avons la preuve ces jours-ci, avec le projet de loi sur le travail, le projet El Khomri. Le Medef l’a dicté, les yeux fermés, en écriture automatique, obsédé par ce qu’il appelle le coût du travail et que nous appelons nous, la juste rémunération des salariés avec les cotisations qui permettent le financement de la sécurité sociale.

La droite en a rêvé tout haut et l’accueille aujourd’hui avec une jouissance régressive, renouant avec son rôle historique de défense des intérêts des puissants, ceux qui échappent à l’impôt, ceux qui accumulent la richesse et en veulent toujours plus.
L’extrême droite nous fait croire qu’elle est du côté des petits, mais conserve dans son ADN la préférence aux ouvriers dociles organisés en corporation et sa haine des syndicats, des protections sociales et des contestations.

Le gouvernement Valls/Macron/El Khomri tente de faire adopter son projet pour gage de son ralliement au libéralisme économique, tournant le dos aux valeurs de gauche de répartition plus égalitaire des richesses produites et de défense du salariat.

Je parlais il y a deux mois à cette tribune d’urgence sociale, je devrais parler aujourd’hui de colère sociale.

Colère de notre jeunesse et de nombreux salariés normands face à ce projet qui menace le travail et l’emploi, le statut, préférant aux protections collectives la relation individuelle et marchande.
Colère qui se fera de nouveau entendre dans la rue le 31 mars, non parce que nous organisons la fronde en sous-main, mais parce que ce projet de loi, les lycéens et étudiants le pressentent, entend nous précipiter dans un monde de précarité et flexibilité généralisée. Un monde, où la prise de risque n’est plus du côté du capital mais du côté du salarié ou de l’auto-entrepreneur. Un monde sans horaires, sans dimanche, sans vie de famille, sans projet de vie possible.

Je ne déconnecte pas ce mouvement des attentes des Normands et des possibilités d’action de la Région. Les Normands veulent aujourd’hui entendre des réponses concrètes à leurs questions. Elles sont simples, quotidiennes et fondamentales à la fois : Comment je travaille et je garde mon travail ? Comment je me forme ? Comment je me soigne ? Comment je me déplace ?

Ces questions restent aujourd’hui sans réponse. Même si, je vous le concède, personne ne peut penser qu’en 10 jours, ni même en 100, on peut ébranler le monde, pour paraphraser John Reed.
Que propose la Région pour la formation et la sécurisation de l’emploi, pour l’économie ? Une agence de développement régionale et d’un fonds d’investissement doté de 100 M€. Cette annonce pose de nombreuses questions : l’articulation de ce dispositif avec les autres outils pré existants. L’abondement de ce fonds: 100 M€. La somme est considérable, qui participera avec la Région? Et comment ces participations extérieures pèseront sur les décisions et le contrôle de l’emploi de ce fonds ? À quoi servira ce fonds ? Quel contrôle de l’emploi de l’argent public ? Le risque est grand de financer des entreprises qui verront dans ce fonds un effet d’aubaine et qui n’hésiteront pas à délocaliser, privilégiant la logique d’actionnaire, après avoir tiré profit de l’argent public dispensée par ce fonds. Est-ce vraiment l’outil qui permettra de relever les défis industriels de la Région, de sauver Vallourec ou Sidel ? Pour ma part, je ne dis pas Merci patron.

Que propose la Région en matière de formation ? L’apprentissage à 14 ans comme seule perspectives pour les enfants de milieux populaires ? Non merci patron. Au retour du travail des enfants, nous préférons la revalorisation de l’ensemble des filières, y compris bien sûr de la filière professionnelle à condition qu’elle permette la formation d’ouvriers, artisans, techniciens qualifiés et capables d’évoluer.

C’est le cas avec notre demande de réouverture d’un BTS industrialisation des produits mécaniques à Dieppe correspondant aux besoins de l’industrie normande, d’Alpine à EDF. Céline Brulin aura l’occasion de développer notre point de vue et nos propositions à la faveur du rapport consacré à la carte régionale des formations.

Que propose la Région en matière de transports si ce n’est d’accélérer le transfert des responsabilités de la SNCF sur les lignes intercité et de prendre un risque financier énorme, une véritable hypothèque sur l’avenir de la Région. J’imagine que du côté du gouvernement et de la SNCF, on se frotte les mains : la belle aubaine. Retards récurrents, infrastructures vieillissantes et capacité d’absorption de trafic insuffisante seront désormais l’affaire de la Région. Au risque de laisser une facture salée et de pénaliser les avancées nécessaires sur le transport régional, qu’il s’agisse des réseaux à électrifier, du matériel qu’il faut continuer de remplacer, de la tarification et du titre de transport unique. Là encore, je ne dis pas Merci patron.

Ce que nous redoutions se met en place avec cette loi NOTRE que vous faites vôtre: l’éloignement des centres de décision, les rapprochements à marche forcée servent à déménager et dévitaliser les territoires. Ici, on veut créer des groupements hospitaliers de territoire aux contours gigantesques qui ne correspondent pas aux bassins de vie, aux urgences sans urgences et qui peuvent donc attendre… Je suis sensible au fait que vous ayez relayé notre désapprobation de ce GHT mastodonte auprès de l’ARS. Là on regroupe à marche forcée les services publics, on délocalise la gestion des ports. Partout s’organise une re-centralisation technocratique des pouvoirs qui échappent ainsi au contrôle citoyen.

Nous attendons évidemment autre chose de la Région dans le contexte actuel. Une Région sur laquelle les habitants doivent pouvoir compter. Vous avez toutes les cartes en mains, alors souvenez-vous de votre engagement à entendre le message des urnes, et portez une ambition collective mobilisatrice pour les Normands. »