S.JumelMonsieur le Président, Chers Collègues,

Au moment de prendre la parole sur ce dossier, au nom du groupe des élus communistes et républicains, je suis assez embarrassé.

En effet, l’idée de dessiner les contenus imaginés de notre Département en 2020, était une opération de communication séduisante, le fait d’associer les Seinomaris à cette initiative aussi.

Mais, force est de constater –vous me pardonnerez l’expression- que même si le papier ne refuse pas l’encre, nous avons reçu pléthore de documents, dont je ne suis pas sûr que notre assemblée ait pris le temps de tous les lire ; « la montagne a accouché d’une souris » ou plus fondamentalement que les orientations stratégiques déclinées accompagnent le mouvement, se fondent dans le moule des idées reçues, plus ou moins à la mode et qu’en tout cas, de notre point de vue, cela n’est pas de nature à changer la donne ni donc la vie des gens.

D’abord, ma première réaction intuitive, même si rien ne le dit explicitement, c’est le sentiment que nous avons, que ce document qui vise à aider la collectivité à faire évoluer ses interventions pour qu’elle répondent de façon plus précise, plus ciblée, anticipe la mise en œuvre d’une réforme territoriale qui met en cause la clause générale de compétence des collectivités –et donc leur capacité à agir librement et globalement alors que je crois savoir que notre majorité est pour l’abrogation de cette mauvaise réforme.

Ensuite, sur le fond, alors que le SRADT inscrivait ses orientations et ses déclinaisons dans les schémas directeurs des traités européens de Götteborg et Lisbonne que nous combattons par ailleurs, les orientations ici déclinées, suivent la même logique (pôle de compétitivité, pôle d’excellence, filières industrielles d’avenir –lesquelles ne le sont pas ?…).

Vous le savez, la Seine Maritime est belle et rebelle à l’image de la réalité économique et sociale de nos territoires.

Elle est composée :

  • d’ouvriers, de syndicalistes mobilisés plus que jamais pour stopper l’hémorragie industrielle
  • d’agents de l’ensemble de nos services publics engagés aux côtés des élus locaux contre le déménagement généralisé de nos territoires
  • mais aussi de retraités, de jeunes, de familles entières de l’ensemble de nos communes qui ne supportent plus d’être victimes de la crise aggravée par l’austérité généralisée.

Or, « ce peuple qui souffre, le peuple qui lutte, le peuple qui manque » et qui rêve aussi d’une vie meilleure, comme le disait le poète de Mont Saint Aignan, près de Rouen Alain Le Prest, ne semble pas s’être exprimé à l’occasion de cette concertation, peut-être est-ce là aussi la limite de l’exercice.

Vous n’y êtes pas forcément pour grand-chose, même si cela est préjudiciable à l’élaboration du diagnostic et même si je regrette que les représentants syndicaux notamment, n’aient pas pu s’exprimer plus.

Or, tout le monde ici partagera cela et, vous le savez comme moi, la crise n’a pas été virtuelle chez nous non plus.

En effet, s’il est devenu une évidence de dire que la France perd ses usines et ses ouvriers, la Seine Maritime, la Normandie, qui tire encore aujourd’hui sa force et son rayonnement de la diversité de son tissus industriel et de ses filières et de la richesse de ses savoir-faire ouvriers n’a pas été épargnée non plus.

Depuis trop longtemps, la politique libérale du laisser-faire, du laisser-passer, avec à l’échelle nationale plus de 500 000 emplois industriels sacrifiés, a produit ses ravages :

  • désertification industrielle avec son lot de délocalisations,
  • perte des savoir-faire
  • baisse du niveau des emplois et des salariés,
  • déficit extérieur
  • dette en croissance exponentielle.

D’ailleurs, dans ce contexte, il y a quelques mois encore, la droite régionale, faisant fi des promesses présidentielles, par la bouche de Bruno Lemaire, se fixait comme priorité des priorités en Haute Normandie, une région magnifique où il fait beau plusieurs fois par jour, le tout tourisme.

Loin de nous l’idée évidemment de sous-estimer dans un Département comme le nôtre, le poids de ce secteur économique. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de le rappeler il y a quelques jours à Dieppe en accueillant l’initiative portée par le Comité Départemental du Tourisme et Jean-Yves MERLE qui rassemblait dans ma ville plus de 50 offices du tourisme pour renforcer les partenariats et les synergies.

Mais d’ici à penser que ce secteur, en développement, peut se substituer ou rendre moins douloureux la déliquescence des autres, il n’y a qu’un pas, que nous nous refuserons de franchir.

Peut-on décemment proposer aux ouvriers de chez Legrand à Montville, entreprise connue pour ses fameux interrupteurs, de se transformer en guide conférencier du parc de Clères ?

Peut-on imaginer transformer les verriers qui travaillent au bout chaud en guide pour le musée Guerlain en Vallée de la Bresle ?

Non évidemment !

Pas plus qu’il soit envisageable à mes yeux de demander aux marins pêcheurs d’organiser demain pour vivre des « visites touristiques » des parcs éoliens offshores même si le tourisme industriel mériterait une attention plus particulière en Seine-Maritime.

Vous allez peut-être trouver que j’y vais un peu fort, mais à la lecture du document accompagnant la délibération qui nous est soumise, même si quelques-unes des propositions font consensus, c’est ce qui en ressort.

Permettez-moi pour illustrer mon propos de relever quelques morceaux choisis, à moins que nous ayons mal compris, ce qui est possible.

A propos de notre Département qui manque d’attractivité, l’enjeu posé serait d’établir « une stratégie de marketing territorial ». Outre le fait que notre territoire n’est pas à vendre, à ma connaissance, nous savons tous ici que nos jeunes quittent le département pour deux raisons majeures : se former et trouver un emploi ». Voilà 2 leviers où il serait souhaitable d’agir sans marketing.

Je poursuis. A propos de notre tissu économique en mutation, ce qui est une réalité incontestable, les enjeux proposés visent après avoir intensifié les « filières économiques d’avenir » à « accompagner les évolutions que traversent les secteurs plus anciennement développés ».

Y parvenir, poursuit le document, « impliquera cependant probablement une reconversion industrielle ??… et le document de poursuivre prudemment, mais sûrement « la consolidation et la modernisation de l’économie résidentielle » peuvent aussi constituer un enjeu économique !

Or, notre groupe considère que voilà trop longtemps, qu’experts et beaux esprits, ont voulu nous faire croire que le modèle économique idéal pour la France est d’abandonner l’industrie aux pays émergents, aux pays low-cost, pour se spécialiser dans les services, l’économie virtuelle, l’économie résidentielle.

Le comble de tout, pour ne rester que sur le territoire dont je suis le représentant, on décrit la Côte d’Albâtre comme « un site patrimonial d’exception pour le tourisme, l’itinérance, un potentiel énergétique dans le vent ».

Là aussi, pour ne pas tomber dans la caricature, je suis Maire d’une ville qui a été dans les 5 premières villes de France à être labellisée Ville d’Art et d’Histoire et à avoir défini une zone de protection du patrimoine urbain et paysager.

Mais Dieppe, c’est aussi le port, l’usine Alpine, Saipol, Nestlé, Davigel, la Mécanique, la Métallurgie et j’en passe.

De la même manière, si de Dieppe au Tréport où l’on trouve, en ce moment, la Glass Vallée et ses 73 entreprises, ses 10 000 salariés qui font plus de 85 % du flaconnage verrier, nous ne sous-estimons pas les impacts positifs du projet éolien « dans le vent », mais aussi ses impacts négatifs notamment pour la filière pêche. Nous savons aussi que le pôle énergétique seinomarins repose également sur les 2 centrales nucléaires de Saint-Valéry et de Penly, de la centrale thermique du Havre et que les élus du territoire sont jusqu’à présent unanime là-dessus. Une nouvelle dynamique passe par la mise en œuvre d’un réacteur de la nouvelle génération. Rien dans le document soumis à notre vote sur ce sujet-là non plus.

Quid également dans ce document et ses orientations stratégiques, de la prise en compte des projets industriels alternatifs portés par les syndicalistes représentant les milliers de salariés de nos entreprises ?

Qu’on réfléchisse à l’après pétrole dans 30 ans, mais nous sommes tous allés à Pétroplus et on mesure qu’au-delà du combat qui commence à porter ses fruits, les salariés sont porteurs d’un véritable projet industriel durable, en lien d’ailleurs avec le combat exemplaire que mène les M’Réal à Alizay.

Dans le même esprit, alors que les 2500 salariés de Sandouville ont été une nouvelle fois plongés en chômage partiel, comme un mauvais écho à l’entreprise inaugurée à Tanger par le redoutable prédateur Carlos Ghosn, le projet alternatif relayé avec force par Daniel Paul et Jean-Paul Lecoq reste profondément d’actualité.

Pour ne pas être trop long, nous aurions pourtant tant d’autres choses à dire, je souhaite évoquer encore deux sujets.

Alors qu’on nous parle de pôle d’excellence, de pôle de compétitivité, d’axes structurants,

Alors que la droite propose la fusion des ports du Havre, de Rouen et de Paris à travers le projet de l’Axe Seine qui, si on y prend pas garde, peut devenir une aspiration à déménager le territoire,

Nous considérons avec les dockers des ports concernés, qu’il serait préférable au contraire de favoriser les complémentarités plutôt que la fusion qui ne manquera pas d’avoir des incidences lourdes sur l’emploi.

De même, nous partageons la préoccupation de la Fédération Maritime CGT des ports et docks devant les retards d’investissement dans les dessertes terrestres et fluviales de nos ports, alors qu’il s’agit là d’un élément majeur, vital de leur compétitivité.

Enfin, je souhaite dire 2 ou 3 mots de plus sur l’importante question des services publics.

Sans vouloir parler de l’asphyxie financières de nos hôpitaux avec de vrais risques sanitaires à terme,

Sans vouloir reparler du sacrifice de l’école de la maternelle à l’université, même si je note que le document se borne à évoquer comme le PRES les seuls pôles du Havre, de Rouen et de Caen, pour développer l’enseignement supérieur,

J’ai été heurté par le paragraphe que je vais vous lire à propos de nos services publics : (page 47) « A l’avenir, tous les services ne pourront être maintenus partout dans les mêmes conditions que par le passé. Pour les services publics, l’égalité d’accès ne signifie pas nécessairement uniformité » -et le texte de poursuivre : « la réorganisation des réseaux, leur adaptation aux nouveaux éléments de contexte, n’est pas contradictoire avec les principes d’égalité et de continuité des services publics, en proximité et à distance par l’usage des TIC »

Nous ne partageons absolument pas cet avis car sinon, qu’en est-il des combats légitimes que nous menons les uns et les autres :

  • contre la casse des services publics de proximité comme la poste,
  • contre les mesures de carte scolaire en milieu rural avec un besoin à ancrer,
  • contre les tendances lourdes de départementalisation de l’URSAFF, de la CAF, de la CPAM, de la Banque de France et des Tribunaux pour ne citer que ces exemples.

Pour conclure, le travail et la concertation engagés ne sont pas inutiles, mais les enjeux stratégiques posés ne sont ni partagés par nous, ni à la hauteur des enjeux et des changements attendus par les Seinomarins.

Même si certains sujets et propositions générales sont intéressantes, et font consensus, vous comprendrez dans ces conditions que notre groupe ne les vote pas et que nous attendons que l’élaboration d’un plan d’actions opérationnelles soumis à notre assemblée à l’automne prochain, prenne en compte cette autre ambition que j’ai tenté rapidement de développer.

Un Département volontariste pour stopper l’hémorragie industrielle s’appuyant sur un aménagement équilibré et harmonieux du territoire avec des services publics partout et pour tous.